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Rennes du graff

Ouais c’est ça reste underground…

 

A Rennes, l’art de rue fait partie intégrante de la ville. Que ce soit tags, graffs ou fresques, on ne peut passer à côté de la construction de la ligne de métro B, du Colombier ou de l’ancien entrepôt du GMR sans les remarquer.

Le dessin peut être compris de tous, il est universel.

Dessiner sur les murs est une pratique utilisée depuis les prémices de la vie en société. De l’art rupestre apparu dans les grottes de la préhistoire au graffiti apparu dans les années 1960 à New –York, la peinture murale a permis aux hommes d’écrire leur histoire, exprimer leurs colères ou tout simplement laisser une trace de leur existence.

En France, le graffiti apparaît dans les années 80 avec des artistes comme Bando, Blitz, Lokiss, Scipion, Skki. En 1990 Paris est clairement envahie de graffitis : c’est « l’épopée graffiti ». Beaucoup d’articles et de livres paraissent sur le sujet. La légende veut qu’au début des années 90, 85 % du matériel de la ligne 13 était tagué.

Depuis le graffiti ne cesse d’évoluer et devient un art à part entière. Certains peignent des fresques élaborées redonnant vie à la grisaille bétonnée qui nous entoure tandis que d’autres continuent de taguer et d’apposer leur marque avec tout le challenge de l’illégalité, la spontanéité et l’imprévu.

Mais le but est commun. C’est le désir d’être subversif, de provoquer, de représenter ce que tout le monde pense tout bas. C’est reprendre le contrôle des villes assuré jusque-là par des politiciens, des policiers et des hommes d’affaires qui définissent ce qu’est l’espace public à leur propre profit.

Nous sommes partis à la rencontre de deux graffeurs rennais : MYA et Fortunes, qui à travers leurs œuvres disséminées un peu partout dans la ville, nous ont ouvert un peu plus les portes du graffiti et de son impact à Rennes.

Interview Fortunes et MYA

Racontez-nous un peu votre histoire avec le graff, vos débuts dans ce milieu et votre évolution :

Fortunes : J’en fais depuis que je suis tout petit mais j’ai débuté plus sérieusement en 2008. Je suis originaire de Paris, de la banlieue sud-ouest où j’ai fait mes premiers pas dans le graff. J’ai fait beaucoup de voies ferrées car c’était les seuls murs qu’il y avait dans ma ville. On connaissait les horaires, il n’y avait pas de soucis. Et puis en 2008 il y a un mec qui est apparu dans ma vie et qui m’a ouvert les portes du monde du graffiti. C’est un monde à part entière avec ses codes, son histoire et toutes les dimensions qui existent dans le graff. Ensuite, je suis venu à Rennes ou j’ai rencontré Mya. J’allais dire j’ai joué (rires) j’ai peint avec pas mal de monde qui sont devenus mes potes, on a créé un crew ici puis je suis parti à Montréal pendant deux ans où j’ai énormément peint et là je suis revenu à Rennes depuis janvier et me suis ré-associé avec Mya encore plus fortement qu’avant.

Mya : Moi j’ai fait l’école d’art, j’ai commencé par la peinture traditionnelle. Et puis j’ai découvert la possibilité de peindre dehors avec un crew de graffeurs, j’habitais au-dessus du parking sur lesquels ils posaient et je me suis mis à peindre avec eux, au final avec les mêmes collègues que Fortunes. Toutes ces peintures m’ont bien accroché, le format, le rapport avec le public, et puis j’ai continué sur les trois dernières années à peindre sur Rennes.

On a vu que la culture graff est très développée à Rennes, cette ville a-t-elle une attache particulière à l’art de rue ?

Mya : Il y a des gens qui payent, donc ça créé un mouvement, une impulsion. Il y a eu un courant favorable avec le dispositif graff du CRIJ Bretagne qui a mis des murs à disposition pour s’exprimer librement.

Au niveau de la pratique pure du graffiti ça change pas grand-chose car il y a une volonté quand même relativement politique de dire : « Je t’emmerde, je peins où je veux ». Il y a un endroit qui est propice à la peinture et un endroit propice aux idées, nous, on fait que de la peinture mais derrière il y a un relais avec le dispositif qui soutient.

En ce qui nous concerne, ça nous laisse la possibilité de faire des pièces plus élaborées. Le public que l’on peut croiser et les gens de la ville me renvoient des choses positives donc ça encourage aussi, tu te dis que ça ressemble à quelque chose finalement.

Il y a eu des efforts individuels dans ce but commun qui ont permis de développer la peinture. Je pense qu’il y a eu une bonne impulsion au départ, ça fait un moment que le dispositif est mis en place, une dizaine, voire une quinzaine d’années maintenant. Une impulsion qui a été bien suivie et qui va continuer à se développer car ça ne s’est pas créé en flash comme une mode, il y a eu un travail de fond qui a suivi l’évolution graffiti et puis après le street art de manière plus générale.

Pour la suite de l’interview on trouvait intéressant de rentrer un peu plus dans la tête d’un graffeur, comprendre le message qu’il a voulu passer ou simplement le délire qu’il avait envie de partager avec les passants. Ainsi nous aimerions que vous nous parliez de quelques une de vos œuvres en particulier.

La fresque du chantier Sainte-Anne ?

Fresque chantier St Anne

Mya : C’était super spontané

Fortunes : Cette palissade est vraiment cool, parce qu’on a demandé à la ville si c’était possible de graffer dessus et l’ouvrir en mur légal et autorisé pour tout le monde, mais le chantier a dit non. Finalement Mya a eu, avec un autre collègue, la bonne idée d’y aller quand même, au culot. Je les ai accompagnés parce que je sentais qu’on allait bien se marrer ! J’ai cru qu’on allait se faire rapidement virer en 45 minutes et puis finalement on nous a laissé peindre toute la journée et ça fait trois ou quatre semaines qu’on est là sans qu’il n’y ait de soucis.

Le graff saint Jean ?

Graff St Jean

 

Mya : On avait fait des chevaux pour un particulier, ça nous a plu et j’ai eu envie d’en refaire.

On a respecté le lieu. C’est-à-dire que je suis devant une église, bon bah des cavaliers…une église…Allez les cavaliers de l’apocalypse ! (ndr : passage de la bible écrit par Saint-Jean )

Après ça il y a des responsables de l’église qui sont passés nous voir et avec qui on a parlé. Il s’avère qu’il avait des projets d’événements, notre peinture leur a plu, et maintenant on a des projets de prévus ensemble autour de l’église, sur ce même délire.

Fortunes : Nous on aime bien que ce soit, genre, l’église qui nous ouvre les portes, c’est fou ! Parce que du coup le responsable du chantier est venu nous voir le lendemain. Il était pas chaud au départ mais à la réaction des gens assis sur les marches et vu qu’on y allait au culot de toute manière, il nous donna son autorisation. Quand on peignait, il y a eu à un moment donné, une quarantaine de personnes assises à regarder comme une tribune de spectacle.

Mya : Le rapport avec le public, ça tue tout ça ! Parce que voilà, toi t’arrives avec une envie ou tu ne demandes l’autorisation à personne et il y a des gens qui te disent « Mais t’as trop raison mon gars, et il faut que tu sois payé pour ça ».

On a eu 99,9% de bon public, parce qu’il y avait quand même une mamie, qui a pas levé la tête et qui nous a pourri d’insulte, y’a toujours un 0,1 %. Mais big up pour les mamies parce que là il s’avère que les 0,1% c’était une mamie mais dans les 99,9 autres pour cents il y avait pleins d’anciens qui venaient, qui comprenaient bien et qui adoraient.

Le graff Batman ?

Graff Batman

Fortunes : Juste après on a continué la fresque sur Batman. Plein de monde est venu voir, les gens ont encore plus kiffé parce que tout le monde reconnaît Batman et le Joker.

Mya : Tu passes devant, que tu sois un gamin ou un geek, tu vois Batman, d’un coup ton mur il devient génial « c’est trop bien chez moi, y’a des Batman plein les murs !

Fortunes : C’est des thèmes qui touchent vraiment beaucoup de gens. Une fois ont avait fait un Rest in Peace pour un perso de Game of Thrones et on tapait que dans les 18/30 ans, les autres comprenaient pas quand ils regardaient. Ils trouvaient ça beau mais sans plus et on reconnaissait tout de suite ceux qui étaient fans et qui pétaient un câble dessus.

Mya : Et puis t’en as toujours qui passent et qui te disent : « je m’en branle de ce que tu fais mais merci parce que tu décores la ville » Je crois que ce qu’il faut c’est que ça soit vivant, parce que la palissade avant elle était morte. C’était qu’une grande boîte pourrie !

Le personnage double face ?

Personnage double face

Fortunes : J’avais fait uniquement des lettrages sur la palissade alors que je fais quasiment toujours des personnages. C’était une bonne combinaison parce que le mec à coté ne finit pratiquement jamais ses pièces et j’avais largement le temps de recaler un perso. J’ai fait une double face parce que ça allait bien avec le thème. Comme on avait prévu une fresque en rouge pour le week-end d’après je l’ai arrêté pile au milieu et ça rentrait nickel dans les deux pièces de la fresque.

Moi : Et c’est plutôt harmonieux parce qu’après coup y’a des graffeurs qui ont également peint une fresque en rouge juste derrière, ça allait dans la continuité ?

Mya : Et bien ils ont d’ailleurs utilisé notre pot de peinture ! On les connaît, et puis la volonté est la même, y’a pas de compétition, on est là pour peindre, plus on est de fous, plus on rit.

Fortunes : Et puis surtout les types arrivaient à chaque fois :

  • « Ah ouais on a le droit de peindre ici ? »
  • « non »
  • « OK bah alors il reste de la place hein ! »

Ça les excitait trop parce que tout le monde faisait des tags dessus mais personne n’a vraiment osé faire rien que des lettres, trop de pression.

Et puis le fait d’arriver, nous, avec des rouleaux, des perches, de squatter toute la journée, les keufs passaient, ils nous regardaient et ils repartaient.

Mya : Ben tu te dis aussi décontractés que nous, ça puait l’autorisation, le contrat, ou n’importe quoi !

Maintenant il faut que la ville comprenne et s’investisse un peu aussi. Les mecs viennent graffer, ils payent le matos et ça coûte cher. Le chantier pourrait au moins lâcher le matos pour faire la façade. Y’a ce qu’il faut à Rennes.

Fortunes : Sachant qu’il y a eu des millions d’investis dans le métro, des centaines de millions d’euros pour le Palais des Congrès. Après ils se bougent un peu, ils nous offrent des petits espaces pour peindre mais mille balles pour des mecs qui font de la peinture sur une palissade c’est pas grand-chose. On s’était mis d’accord pour toucher un peu d’argent avec la palissade et là ils ont placé des énormes panneaux verts « palais des congrès bientôt » en plein milieu d’une de nos pièces et ont fait sauter un des chevaux saint jean.

Mya : C’était dur, devant moi ! J’ai vu le mec mettre les vis !

Les gens du chantier réagissent, on fait des projets, finalement ils ne respectent pas, tu apprends des choses. C’est pas le mec qui s’occupe de la palissade qui gère le chantier, en fait c’est le type de la communication parce que c’est l’espace d’affichage…

Le graff du colombier ?

Graff du Colombier

Mya : Là c’est une peinture, c’est pas spontané.

Dans ma pratique de la peinture je suis en train de construire un univers bien spécifique avec des codes, pour pouvoir faire des illustrations, des films d’animations… Je présente des petits morceaux pour voir comment les gens vont réagir à ça. Est-ce que ça fonctionne ? Est-ce qu’on comprend ce que je veux mettre en valeur ?

Là j’ai présenté des bâtiments, c’était en septembre, et comme j’avais bossé l’été dans le bâtiment à réfléchir à comment les agencer, j’ai fait ça en graffiti en essayant de réajuster et voir plus loin.

J’ai vu dans une de tes interviews que tu kiffais Moebius, c’est un peu dans l’esprit non ?

Mya : Tu fais des boucles en fait. Quand j’étais petit j’ai lu Moebius (ndr : auteur français de bandes dessinées de science-fiction), et dans certaines de ses histoires y’a des bâtiments qui se sont développés, dans lesquels t’as le fameux lac d’acide. Il y a cette étendue d’eau qui se retrouve dans mes travaux, elle est un peu différente mais je ne vais pas cacher l’analogie non plus, je m’en suis éloigné et dans mes conclusions il fallait que je fasse quelque chose pour ça prenne du sens. Et pour que ça prenne sens il fallait cette étendue d’eau. Tu pars de ton inspiration, puis tu t’éloignes, tu t’éloignes, t’essayes de développer pour aller autre part, dans d’autres idées et explorer d’autres choses, puis à un moment donner tu présentes une conclusion et tu te rends compte que t’as fait une boucle et c’est aussi cool que chiant. Ça fait partie du truc j’imagine…

Mais c’est marrant parce que tu la vois jamais venir et t’es à des milliers d’années lumières en te disant, j’ai pas lu Moebius depuis 10 ans et paf t’as fait une boucle et tu refais un tour.

On a l’impression d’être dans une ville souterraine ?

Mya : Ouais y’a de ça, mais c’est pas tout à fait un souterrain, le ciel est là. Les structures montent et cachent le ciel finalement. Donc t’as des gens qui vivent quand même là, dans des endroits où il n’y a pas de ciel. Dans les galeries marchandes, le métro, y’a pas de ciel et pourtant on fait une partie de notre vie là-dedans. C’est le développement, tu fais puissance 10 la ville avec les galeries. Les gens sont au niveau de la terre, ils vivent là, c’est leur lieu de vie, ils dorment, mangent, prennent des loisirs ici, c’est un peu le reflet de notre société. Mais t’as toute une structure qui monte, qui est au-dessus, qui gère et puis qui fait que, finalement tu ne vois plus le ciel. Donc le ciel c’est le spirituel, le rapport au divin, les gens ne savent plus trop, ils sont perdus au milieu du système.

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