Police partout, justice parfois

Police partout, justice parfois

Ferguson, Testet, Ayotzinapa : quand la rue répond au meurtre légal

Au mois de décembre dernier, un militant a été tué par la police sur le site du Testet où s’organise l’opposition au barrage de Sivens, déclenchant des manifestations dans de très nombreuses villes de France. Au cours du même mois, se poursuivent également des émeutes dont l’épicentre est Ferguson, aux USA. En effet, en août 2014 la mort de Mike Brown, un habitant noir de la ville, âgé de 18 ans, avait déclenché une vague de troubles qui n’a fait que prendre de l’ampleur lorsqu’un Grand Jury, réuni pour l’occasion, a décidé de ne pas retenir l’officier en cause comme responsable de l’assassinat. De même, le massacre de 43 étudiants en Septembre dans l’état de Guerrero a engendré une mobilisation de nombreux mexicains qui ne décolèrent pas devant la collusion entre les entreprises criminelles et l’état. Drôle de météo…

Ces conflits forts différents apparaissent dans des contextes éloignés. Cependant ils trouvent un point de concordance dans le fait qu’ils naissent tous d’une réponse à un crime commis par les forces de l’ordre. Ils sont également remarquables par leur longévité et leur capacité à s’étendre dans la durée et sur le territoire national. En France, avec la mort de Rémi Fraisse, c’est pendant un mois entier que les manifestations s’enchaîneront à travers le pays. Cette disparition a également su émouvoir les sphères médiatiques et politiques ; elle n’a cependant pas obtenue une condamnation aussi unilatérale des forces policières que pour le cas Mike Brown aux États-Unis. Là-bas c’est un sentiment plus ancré de racisme vis-à-vis de la population afro-américaine qui a mobilisé l’attention des associations, célébrités, certains partis et médias. Enfin, au Mexique, c’est avant tout la révolte et la colère qui l’emportent devant une situation qui paraît trop monstrueuse pour être réelle : 43 étudiants, ensevelis dans une obscure fosse commune par des policiers à la solde d’un cartel.

Nous assistons à une chronologie des événements assez similaire

La police d’abord, touche à mort un membre d’une communauté, assez stigmatisée en amont pour supposer que ce crime restera impuni. Les jeunes mexicains étudiaient dans des écoles normales mises en place dans les années 30 après la révolution et depuis considérées par le gouvernement comme un lieu pour « apprentis guérilleros »1. En France, cela fait maintenant une quinzaine d’années que les militants d’une gauche, disons altermondialiste, sont assimilés, surtout s’ils sont jeunes, à de dangereux anarchistes, organisés en Black-blocs, couteaux entre les dents. Quant à faire partie de la communauté noire aux Etats-Unis, cela s’est toujours révélé être un léger handicap vis-à-vis de la justice…

Pour une fois le profil de la victime ne colle pas à l’image habituellement étiquetée à la communauté réprimée, ce qui permet une médiatisation de cette mort ; médiatisation qui porte sur l’individu et occulte plus ou moins le contexte en interpellant avant tout l’affect. Ainsi, ces individus qui en d’autres circonstances auraient pu être décrits comme nuisibles, sont loués pour leur innocence et on s’offusque quant à la brutalité des agents. Rémi Fraisse est présenté par les médias comme jeune, étudiant, blanc, engagé dans un combat écologique… Mike Brown n’était même pas dealer et les étudiants mexicains manifestaient en souvenirs des étudiants morts en 68 et récoltaient des dons pour poursuivre leurs études.

Les déclarations officielles tentent alors d’infirmer ce que l’on déduit logiquement de cette comparaison : les « bavures » n’existent pas, il y a un traitement différencié des citoyens qui n’est pas seulement dû à une mauvaise appréciation des consignes par les policiers.  Les déclarations des ministres et autres autorités cherchent toutes à se désolidariser de la responsabilité du meurtre en question, à rejeter la faute sur un individu, à en faire un accident. Au Mexique, l’administration a été jusqu’à rétorqué que les policiers n’étaient plus sous son contrôle. On peut remarquer ici toute l’utilité des procédures judiciaires, qui assurent en apparence une neutralité de l’état et le dégage de sa responsabilité.

Les émeutes, le revers d’un quotidien policé

Dans les trois exemples dont nous discutons, la mort d’un individu n’est pas resté un problème individuel et la contestation de ces actes policiers a débordé dans la rue. Et ceci, pas seulement parce que ces crimes ont été relayés (bien que l’information ait été en partie neutralisée, comme nous l’avons vu plus haut) par les médias, mais aussi parce que la légitimité de l’état est en ruine ; et notamment auprès des populations touchées par ces disparitions. Que ce soit à l’encontre des considérations écologiques et politiques au barrage de Sivens, que ce soit à l’encontre d’une présumée égalité des races, ou en faveur de l’argent de différents trafics criminels, l’état se définit de plus en plus comme protecteur d’intérêts privés, comme gestionnaire de la circulation du capital. Le citoyen qu’il avantage, c’est celui du marché mondial, c’est-à-dire l’actionnaire.
Prenant acte, il reste à ces communautés le choix de « s’intégrer », c’est à dire disparaitre, ou lutter. C’est pourquoi les différents mouvements auxquels nous nous intéressons mènent une lutte sur deux volets, bien évidemment complémentaires. Le premier concerne la réhabilitation de la victime qui peut se traduire par la condamnation du ou des policiers ou encore par une avancée dans la loi (suppression des grenades explosives)… Le second s’intéresse à la répression policière en général, dénonce une coercition parfois plus subtile et surtout invisible d’habitude. Au Mexique, il s’agit de dénoncer toutes les exactions commises par les policiers de mèche avec les narcos, toutes les plaintes qui n’aboutissent pas… Aux États-Unis de s’insurger contre cette justice de race qui remplit les prisons et l’injustice sociale qui maintient les noirs au bas de l’échelle sociale. En France de se soulever face à la criminalisation de tous les actes militants, l’impossibilité d’avoir un semblant d’efficacité sans tomber sous le coup de la loi… Partout ce qui compte n’est pas tant de pleurer la victime, mais de lui rendre hommage en invoquant ce au nom de quoi elle est décédée, en rappelant aussi toutes les autres anonymes et à présent « maîtrisées ». Et donc, de parler de toute la contrainte nécessaire en amont pour faire rentrer dans les rangs ceux qui s’opposent à cet état actuel des choses, pour justifier la violence quotidienne déployée par la police, et finalement arriver à considérer ces disparitions comme de regrettables dommages collatéraux.

Ces cas moins photogéniques ne débouchent jamais sur une pression médiatique

Il convient de rappeler que l’insécurité policière existe bel et bien et touche particulièrement des individus appartenant à certaines franges de la population que tout un discours politique et médiatique permet de qualifier de dangereux, du fait de leur origine réelle ou supposée, qu’elle soit géographique, religieuse, politique… Ces cas moins photogéniques ne débouchent jamais sur une pression médiatique et amènent encore moins à une modification de la loi. Pourtant ce sont eux qui expliquent l’intensité des réponses populaires, la propagation des émeutes, qui font que l’annonce des morts ait un écho plus que local ; cet écho que les militants qui se sentent réduits au silence tentent d’amplifier.

Prendre la parole comme la rue

L’importance de ces luttes réside notamment dans le fait qu’il y ait des personnes qui, bien qu’évoluant dans des situations qui leurs sont propres, s’efforcent de maintenir une parole audible. Si les assassinats policiers montrent cruellement à quel point il est désirable pour l’état que les opposants se taisent, ils mettent également en miette tout son discours de légitimation. C’est bien ce que dit ce tag récurrent : ACAB (all cops are bastards). La version comique a quant à elle été diffusée sur toutes le chaînes d’info américaines quand sur la moitié de l’écran Obama discutait de paix, d’unité et d’appels aux calme tandis que sur l’autre moitié la police en arme tabassait allègrement dans des rues opaques des fumées de lacrymos2.
Si l’on prend alors en compte le déficit du discours qui jusque là permettait la création d’ennemis intérieurs facilement répréhensibles, si l’on observe que les problématiques peuvent se recouper et se répondre de part et d’autres du globe, si l’on y voit une opportunité d’action, alors je crois qu’il est pertinent d’être à l’écoute de ce qui se passe ailleurs et en ce moment particulièrement aux Etats-Unis. Car là-bas il semblent que l’opposition s’est intensifiée dans les rues mais aussi qu’elle converge avec une prise de parole large et diversifiée quant à la question raciale. Les femmes ont élevé leurs voix pour faire entendre que la violence policière ne touchait pas seulement les hommes. Le questionnement quant à la discrimination déborde le domaine répressif et s’interroge sur les ressorts d’un pays encore décrié comme raciste. La mise en cause des institutions américaines vient de toutes parts. La décision du Grand Jury de ne pas inquiéter l’officier blanc alors qu’il existe des preuves ainsi qu’un rapport véhément des Nations-Unies3 sur les pratiques de torture et sur les inégalités de traitement par l’institution judiciaire, sont autant d’éléments qui participent à créer de larges remous.   Et ce alors que l’élection d’Obama avait été vécue comme une victoire.


1. Au Mexique, le massacre de trop, Rafael Barajas et Pedro Miguel, Le Monde Diplomatique, décembre 2014
2. Youtube : Fergusson Missouri Riots Footage Obama Speaking
3. UN blasts the American justice system in torture report, Hanna Kozlowska, Quartz, november 2014

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