Troisième coup de marteau

La salle était pleine à craquer, signe que cette vente aux enchères inédite attirait du monde. Du beau monde.

De sa petite estrade en bois massif, éclairé par d’élégants luminaires, le commissaire-priseur avait une vue imprenable sur la composition de la salle, de laquelle se dégageait un brouhaha constant. D’un regard avisé, le maître de l’imminente cérémonie expertisait les personnes qui s’agitaient devant lui. On retrouvait ici la fine fleur de l’élite, dans toute sa splendeur républicaine… et moins républicaine. Les premières rangées de sièges écarlates étaient dévolues aux plus hauts placés en terme de protocole : au centre trônaient le premier ministre et la ministre de l’économie verte ; s’étalaient ensuite dans leur prolongement les présidents de région, qui alternaient mines graves et sourires de connivence.
Les trois rangées qui suivaient étaient réservées aux édiles concernés par les enchères. La plupart affublés d’un bandeau tricolore, qui était jugé adapté à une situation aussi solennelle. Étaient également présents un certain nombre de financiers et d’industriels de premier plan, qui avaient flairé la possibilité de réaliser de bonnes affaires, ou a minima de se rapprocher encore un peu plus des cercles du pouvoir. Certains regards cherchaient les caméras – les journalistes n’étaient pas conviés – mais la plupart, oscillant entre crainte et vif soulagement, ne pouvaient que constater leur absence.
Ces quatre rangées concentraient tous les acheteurs potentiels, mais ne constituaient que la moitié des personnes présentes. En terme numérique, bien sûr. Question patrimoine, les rapports étaient autres.

Construite il y a plus de deux siècles pour devenir un opéra, la salle disposait de trois loges spacieuses, surplombées d’un lustre en cristal du plus bel effet. C’est à ces endroits que siégeaient des spectateurs et spectatrices attentifs et fortunés. Il y avait des relations à nouer ce soir, mieux valait être vu ! Une petite frange de ces individus était inquiète au sujet des enchères, mais ne le montrait pas : s’il n’y avait plus que les apparences à préserver, elles le seraient.
Plusieurs rangées de sièges avaient été démontées pour cette occasion spéciale. De nombreuses barrières étaient installées, derrière lesquelles était déployé un cordon de gendarmes et policiers d’élite, vêtus de leurs plus beaux atours sécuritaires. Leur présence était justifiée par un groupe de personnes hétérogène, sans fortune, sans mandat politique, mais convié ici par tirage au sort pour assurer une représentation citoyenne un peu plus légitime que celle qui sortait habituellement des urnes. Ce groupe était partagé, une partie étant attiré par le faste déployé et la gloriole des titres et mandats portés par celles et ceux qui étaient assis à quelques encablures. L’autre partie était empreinte d’une méfiance tempérée par la présence des forces de l’ordre et des petits fours qu’on leur avait promis. Relégués au fond de la salle, ces citoyens et citoyennes allaient devoir batailler pour saisir les échanges prononcés. Quant à se faire entendre, ce n’était évidemment pas à l’ordre du jour.

Le commissaire-priseur jeta un regard à sa montre hors de prix et entama sa préparation mentale : les enchères débuteraient dans une petite minute. Lorsqu’il eut bien remémoré son discours, il but une gorgée à son verre d’eau et tapa deux coups secs avec son marteau, un geste qu’il avait répété des milliers de fois, au bas mot. Le silence se fit rapidement dans la salle. Toutes et tous concentrèrent leur attention sur sa personne et les mots qui sortiraient par ses lèvres. Satisfait, le commissaire-priseur débuta son allocution : “Monsieur le premier ministre, madame la ministre de l’économie verte, messieurs les présidents de région, mesdames et messieurs les industriels, vous autres… je vous souhaite la bienvenue.”
Sourires d’approbation dans la salle, de laquelle on perçoit une attention polie dirigée vers l’orateur.
« Comme vous le savez, les enchères du jour seront quelque peu particulières… ahem. Notre pays dispose d’un formidable parc de centrales nucléaires, qui depuis des décennies assure à la France son indépendance énergétique. » Quelqu’un au sein du groupe des citoyens tirés au sort murmura “Foutaises !”, mais personne ne releva.

« Néanmoins, ces longues années de prospérité humaine et économique sont provisoirement derrière nous depuis l’avènement de la grande crise économique… » Un frisson parcourut l’assemblée. On vit même certaines personnes se signer ou bien conjurer le mauvais sort par des gestes hasardeux.

« C’est pourquoi, dans l’intérêt de la nation, des citoyens et de leurs représentants, la grande entreprise de service public qu’est EDF sollicite cette vente aux enchères. Mesdames et messieurs, le but de cette saine compétition est simple : la région – aidée des soutiens financiers de son choix – qui fera la meilleure offre, gagnera le droit à une rénovation prioritaire de ses installations nucléaires, ainsi qu’une extension de leur durée de vie. »

Comme le commissaire-priseur pouvait s’y attendre suite à son annonce, la salle s’agita. Un peu de nervosité finissait par se ressentir. Lui-même, à bien y réfléchir, était un peu abasourdi par les enjeux, qu’on lui avait succinctement expliqué : EDF n’avait pas d’argent pour rénover toutes les centrales, loin de là. Cet appel au don était un chantage à l’emploi, à l’énergie et à la sécurité des êtres et de leur environnement. Rien de nouveau donc, si ce n’était le caractère presque explicite, pour une fois, de ce jeu de dupes. Lui, simple commissaire-priseur, devenait bien malgré lui l’un des rouages de ce système. Mais avait-il d’autres alternatives ? Bien sûr que non. En substance, l’entreprise acceptait d’arrêter la production des centrales qui ne pourraient être sauvées, mais seulement si l’on assurait le financement pour le fonctionnement – même erratique – des autres. Tout cela afin de garantir l’approvisionnement en électricité. Le commissaire comprenait de moins en moins la présence du préfixe lorsqu’on évoquait (lui y compris) “l’indépendance” énergétique de son pays. Cependant, il cessa de se tracasser pour se concentrer sur son rôle de maître de cérémonie  : “Notre premier lot mis aux enchères consiste en une réfection et un prolongement d’une durée de dix ans, pour une centrale nucléaire. Les enchères débuteront à sept cent millions d’euros.”

La mise à prix exorbitante suscita une explosion de réactions virulentes dans la salle, à l’exception notable de la zone allouée aux industriels. Par expérience, le commissaire-priseur connaissait la noble et facile indignation que provoquait les questions d’argent. Quand il s’agissait de sous, on sous-estimait grandement le potentiel émeutier des personnes. Néanmoins, le vent de révolte qui parcourait les travées allait s’amenuisant. L’heure du choc était passée et la résignation devant le fait accompli s’empara de nouveau des corps et des esprits. Le bal des enchères commença ; on passa si vite la barre du milliard d’euros que personne dans la salle n’eut le temps d’y prêter attention. Oubliés, les copinages entre les différents responsables ! C’était à qui tirerait le plus la couverture. On voyait des maires et des présidents de région faire bloc face aux propositions des autres, dont le grand tort était de ne pas appartenir au même ensemble administratif. Des regards mauvais, furtifs ou appuyés, étaient échangés. Des babines, même, se retroussaient ! Quant au pouvoir longuement accumulé – au prix de bien des vilenies – par nos membres du gouvernement, personne n’en voyait les effets. Les deux ministres en auraient bien appelé à la charge des forces de l’ordre, mais entre gens de bonne société, cela aurait été incorrect. Les citoyens se sentaient impuissants, comme toujours, et dépassé par ces montants financiers impalpables. Pire, ils sentaient poindre en eux un sentiment d’insécurité qui, cette fois, n’aurait rien d’artificiel. Dans cette salle, une puissante force contre-révolutionnaire était à l’œuvre et son intensité augmentait crescendo. Pour la première fois depuis bien longtemps, le problème de l’énergie nucléaire et de ses terribles conséquences échauffait les esprits. Non pas pour y mettre un terme et proposer des solutions, mais pour démanteler jusqu’à l’os l’idée même d’en finir. Tout nucléophile assistant à ce spectacle ne pouvait que sentir poindre en lui en sentiment de fierté et de devoir accompli. Les enchères concernaient les lambeaux d’un système énergétique à bout de souffle et extrêmement dangereux… pourtant il y avait une ruée dans l’espoir d’en sauver quelque chose. Un bassin d’emploi, un accident nucléaire, une image de marque… sans parler de la crainte d’un black-out énergétique.

Le commissaire-priseur, lui, était à deux doigts d’abattre son marteau pour le premier lot proposé. Le montant était si faramineux qu’il avait du mal à visualiser les chiffres lorsqu’il y pensait. Tout cela lui semblait de plus en plus insensé. Dix minutes plus tard, le commissaire-priseur aurait sensiblement relevé le niveau de ce qu’il considérait comme insensé. Ce qui changea sa manière de penser – et tant d’autres choses depuis – c’est l’entrée d’un individu dans la salle, que personne ne remarqua de prime abord.

À suivre…

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